Tout au sud de la Basse-Navarre, dans cette longue vallée qui s'enfonce entre les montagnes jusqu'aux portes de la Navarre, Esnazu est l'un des quartiers les plus caractéristiques des Aldudes. Quelques maisons et fermes dispersées, une petite place, un fronton et une chapelle composent ce hameau dont l'histoire est intimement liée au pastoralisme, au peuplement de la haute vallée et à cette frontière franco-navarraise longtemps disputée.
Aujourd'hui encore, Esnazu conserve l'image d'un petit monde rural montagnard où l'élevage demeure très présent et où le paysage raconte plusieurs siècles d'histoire.
Esnazu, quartier des Aldudes dans les années 1950
Aux confins de la Basse-Navarre
Esnazu appartient à la commune des Aldudes, dans l'ancienne province basque de Basse-Navarre. Le quartier se situe dans la partie méridionale de la vallée de la Nive des Aldudes, à proximité immédiate des montagnes séparant la France de la Navarre espagnole.
La route qui traverse le secteur permet d'ailleurs de poursuivre vers la Navarre et Pampelune. Cette situation explique l'importance qu'eurent autrefois les chemins traversant ces montagnes, empruntés par les bergers, voyageurs, marchands et, plus discrètement, les contrebandiers.
La vallée présente ici un paysage profondément montagnard. Les maisons occupent les replats et les pentes les plus favorables tandis que les pâturages gagnent les hauteurs. Cette organisation est directement héritée de la vocation pastorale très ancienne du territoire.
Le géographe Georges Viers, dans son étude consacrée en 1951 au Pays des Aldudes, insistait sur l'originalité de cette haute vallée, dont le paysage agricole et l'habitat témoignaient encore d'une occupation relativement tardive des terres.
Un territoire autrefois réservé aux pâturages
Pour comprendre Esnazu, il faut remonter à l'histoire particulière des Aldudes.
Durant des siècles, les montagnes situées au sud de Baïgorry constituèrent avant tout de vastes espaces de parcours pour les troupeaux. Les bergers de la vallée de Baïgorry, mais également ceux des vallées navarraises voisines, y conduisaient leurs bêtes.
Les anciens règlements limitaient initialement l'installation permanente. Les pasteurs pouvaient construire des cabanes et exploiter de petites parcelles, mais ces terres étaient considérées comme indivises et n'étaient pas destinées à devenir des propriétés agricoles ordinaires.
À partir de la fin du XVIᵉ siècle et surtout aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, cette situation évolua progressivement. Des familles commencèrent à s'installer durablement dans la haute vallée. Beaucoup venaient de Baïgorry, mais des habitants des vallées navarraises d'Erro et du Baztan participèrent également à ce mouvement de peuplement.
Les anciennes cabanes pastorales furent progressivement agrandies et transformées en véritables maisons. Autour d'elles apparurent des prairies, des jardins et de petites exploitations agricoles.
C'est dans ce contexte que se développa le paysage humain dont Esnazu est aujourd'hui l'un des témoins.
Esnazu, quartier des Aldudes dans les années 1950
Les cadets de Baïgorry à la conquête de nouvelles terres
Une tradition souvent évoquée pour expliquer le peuplement des Aldudes concerne le système successoral de la maison basque.
La maison familiale constituait autrefois une unité économique et sociale que l'on cherchait à transmettre sans la diviser. Les enfants qui n'en héritaient pas devaient donc trouver d'autres moyens de s'établir.
Certains partirent vers les villes ou émigrèrent ; d'autres gagnèrent les terres encore peu peuplées des montagnes.
Les Aldudes offrirent ainsi un espace permettant la création de nouvelles exploitations. Les anciennes bordes saisonnières devinrent peu à peu des habitations permanentes. L'Inventaire général du patrimoine culturel rappelle que le village des Aldudes fut principalement fondé par des familles issues de Baïgorry installées dans le secteur à partir du XVIIᵉ siècle.
Cette conquête agricole ne se fit cependant pas sans difficultés. Les autorités de la vallée tentèrent à plusieurs reprises de contrôler, voire d'empêcher, les implantations permanentes sur ces terres jusque-là réservées aux usages collectifs.
Esnazu et la question du Pays Quint
L'histoire d'Esnazu est également indissociable de celle du Pays Quint, ou Kintoa.
Pendant des siècles, l'utilisation des montagnes situées entre Baïgorry et la vallée navarraise d'Erro provoqua des conflits parfois violents. Les bergers des deux versants des Pyrénées revendiquaient les mêmes pâturages et les mêmes ressources.
Les archives conservent le souvenir de nombreux incidents liés à cette frontière longtemps incertaine. Les accords successifs tentèrent d'organiser l'utilisation commune de la montagne avant que les conventions internationales ne fixent progressivement la situation. Le traité de Bayonne de 1856 joua notamment un rôle essentiel dans la délimitation de la frontière et l'organisation des droits pastoraux.
Cette histoire explique encore aujourd'hui l'existence du statut particulièrement original du Kintoa : certaines terres appartiennent à l'Espagne tout en bénéficiant de droits d'usage accordés aux habitants français de la vallée.
Esnazu se trouve ainsi au cœur d'un espace où la frontière politique n'a jamais complètement interrompu les relations humaines, familiales et pastorales entre les deux Navarres.
Esnazu, Eznazu : un nom ancien
Le nom du quartier se rencontre également sous la graphie Eznazu.
Sa toponymie demeure délicate à interpréter et il convient d'éviter les traductions trop affirmatives. Le rapprochement avec le basque esne, « lait », a parfois été proposé et paraît séduisant dans un territoire où l'élevage laitier des brebis occupe une place essentielle.
Mais les formes anciennes et les évolutions linguistiques invitent à rester prudent. Le nom est donc surtout à considérer comme un ancien toponyme pastoral profondément associé à cette partie de la vallée.
Un hameau organisé autour de sa chapelle
Le cœur d'Esnazu est particulièrement reconnaissable avec sa petite place, son fronton et surtout sa chapelle de l'Assomption.
L'histoire de cette dernière est révélatrice de l'attachement des habitants à leur quartier.
La chapelle fut construite en 1868 par les habitants d'Esnazu, et cela malgré l'opposition de la municipalité des Aldudes. La date de construction est encore gravée sur la clé de l'arc du portail d'entrée.
L'édifice présente un plan rectangulaire dominé par une tour-clocher carrée coiffée d'un toit en pavillon.
À l'intérieur, la nef unique est bordée de deux niveaux de galeries, disposition caractéristique de nombreuses églises du Pays Basque. Ces tribunes permettaient notamment d'accueillir une population importante dans un édifice de dimensions modestes.
L'accès aux galeries s'effectue par des escaliers intérieurs ainsi que par un escalier extérieur.
Esnazu, quartier des Aldudes dans les années 1950
Les chemins de la frontière
La position d'Esnazu en faisait naturellement un lieu de passage.
Depuis le quartier, des itinéraires permettent encore aujourd'hui de gagner la Navarre et de poursuivre en direction d'Eugi puis de Pampelune. L'Office de tourisme du Pays Basque rappelle d'ailleurs qu'Esnazu constitue l'un des passages de la vallée vers l'Espagne.
Pendant longtemps, ces chemins furent utilisés par les bergers et les habitants des deux côtés de la montagne.
Ils servirent aussi à la contrebande.
Comme dans de nombreuses régions frontalières du Pays Basque, celle-ci constitua longtemps une activité complémentaire pour certaines familles. Les différences de prix et de taxation entre France et Espagne favorisaient le passage clandestin de marchandises.
Les contrebandiers connaissaient parfaitement les sentiers, les ravins et les cols permettant de franchir discrètement la frontière.
Cette activité appartient désormais à l'histoire, mais elle reste indissociable de la mémoire des villages frontaliers basques.
Bibliographie et sources historiques
- Viers, Georges, « Le Pays des Aldudes », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 22, 1951, p. 289-302. Une étude particulièrement intéressante sur la géographie humaine, le peuplement, l'habitat et l'économie pastorale de la vallée. Consulter l'article sur Persée
- Raymond, Paul, Dictionnaire topographique du département des Basses-Pyrénées, Paris, Imprimerie impériale, 1863. Ouvrage de référence pour les formes anciennes des noms de lieux des Aldudes et de Basse-Navarre. Consulter sur Gallica
- Orpustan, Jean-Baptiste, travaux consacrés à la toponymie basque et aux noms des maisons médiévales de Labourd, Basse-Navarre et Soule. À consulter notamment pour replacer les noms de lieux de la vallée dans leur contexte linguistique et historique.
- Auñamendi Eusko Entziklopedia, articles « Aldude » et « País de los Aldudes ». Source utile concernant le peuplement de la vallée, les conflits pastoraux, les anciennes maisons et les relations avec la Navarre. Encyclopédie Auñamendi – Aldude
- Ministère de la Culture – Inventaire général du patrimoine culturel, dossier consacré à la commune des Aldudes. Il fournit notamment des informations sur la formation et le développement de l'habitat dans la vallée. Base POP – Les Aldudes
- Traité de Bayonne du 2 décembre 1856, convention franco-espagnole concernant la délimitation de la frontière entre la France et l'Espagne. Document essentiel pour comprendre l'histoire des pâturages frontaliers, des Aldudes et du Pays Quint/Kintoa.
- Vallée des Aldudes, documentation patrimoniale consacrée à la chapelle de l'Assomption d'Esnazu, construite en 1868, ainsi qu'à son retable provenant de l'ancienne église de Larressore. Chapelle d'Esnazu
Ajouter un commentaire
Commentaires