Le pont des Laminak à Licq-Athérey, entre histoire et légende

En Haute-Soule, au cœur de la vallée du Saison, le village de Licq-Athérey (Ligi-Atherei) conserve un ouvrage aussi modeste par ses dimensions que remarquable par l'histoire qui lui est attachée : le pont des Laminak, également appelé autrefois pont de Licq.

Jeté au-dessus du gave, au pied du bourg de Licq, cet ancien pont de pierre fait partie de ces monuments dont l'origine réelle s'est progressivement mêlée aux traditions populaires. Depuis plusieurs générations, sa construction est ainsi attribuée aux Laminak, mystérieuses créatures de la mythologie basque.

Un pont au cœur de la vallée

Licq-Athérey occupe une position particulière dans la géographie de la Haute-Soule. La vallée constitue une zone de transition entre les paysages agricoles des environs de Tardets et les montagnes plus élevées conduisant vers Larrau et Sainte-Engrâce.

Le bourg de Licq s'est développé sur une terrasse dominant le gave, une position qui permettait notamment aux habitations d'être relativement protégées des crues. Le pont assurait la liaison avec le village et son église et constituait donc autrefois un passage important pour la population locale.

Les études paysagères consacrées à la Soule mentionnent encore aujourd'hui explicitement le « pont des Laminaks à Licq », établi sur le gave du Saison, au pied du village.

Le village de Licq-Atherey au début du XXe siècle

Un pont déjà considéré comme très ancien en 1922

La date exacte de construction du pont demeure difficile à établir avec certitude. Il faut donc se montrer prudent lorsqu'on lui attribue une origine médiévale ou une date précise.

Nous possédons cependant un témoignage particulièrement intéressant datant du début du XXe siècle.

Dans un article publié dans la revue Gure Herria en avril 1922, l'abbé P. Foix raconte son voyage vers Sainte-Engrâce. Arrivé à Licq, il décrit le bourg groupé autour de son église et mentionne quelques bâtiments alors relativement récents : la mairie, l'école, le bureau de poste ainsi que l'Hôtel des Touristes.

Puis il évoque le pont permettant d'accéder au village. Il le présente comme un pont de pierre « très ancien » et souligne la hardiesse de son arche en plein cintre, élevée au-dessus de la rivière. Il précise surtout que l'ouvrage avait récemment dû être consolidé par une armature métallique.

Cette description est précieuse. Elle montre qu'il y a plus d'un siècle, l'ancienneté du pont était déjà reconnue localement et que celui-ci avait nécessité des travaux afin d'assurer sa conservation.

Son architecture, avec sa grande arche de pierre dominant le torrent, explique sans doute aussi pourquoi un ouvrage aussi spectaculaire a nourri l'imagination populaire.

Le pont construit par les Laminak

Au Pays basque, de nombreux monuments dont l'origine semblait mystérieuse furent attribués aux Laminak.

Ces êtres surnaturels apparaissent sous différentes formes selon les vallées et les récits. Ils habiteraient près des sources, des rivières, des grottes ou sous terre. On leur prête également une force extraordinaire et une remarquable aptitude à bâtir.

Ponts, dolmens, maisons ou églises leur ont ainsi parfois été attribués.

À Licq, la tradition voulait donc que le pont n'ait pas été construit par des hommes, mais par les Laminak.

Cette légende n'est pas une invention récente. Elle fut recueillie au XIXe siècle par plusieurs spécialistes des traditions populaires basques, notamment Jean-François Cerquand en 1875, Julien Vinson en 1883 et Paul Sébillot en 1891. Plusieurs versions du récit nous sont ainsi parvenues.

Les trois Guillen

L'une des versions les plus étonnantes est celle rapportée par Jean-François Cerquand.

Autrefois, raconte la légende, les habitants de Licq souhaitaient construire un pont sur le gave mais n'arrivaient pas à réaliser l'ouvrage.

Près de l'endroit vivaient trois Laminak qui portaient tous le même nom : Guillen.

Les trois êtres surnaturels proposèrent alors leur aide. Ils étaient capables de construire entièrement le pont au cours d'une seule nuit, à la veille de la Saint-Jean.

Mais leur travail avait un prix.

Ils demandèrent en paiement l'âme d'un habitant de Licq.

Un homme accepta le marché, mais imposa une condition : le pont devait être terminé avant que le coq ne chante.

Lorsque vint la nuit de la Saint-Jean, les trois Guillen se mirent au travail. Les pierres passaient rapidement de main en main et le pont s'élevait au-dessus du gave.

Selon le récit recueilli au XIXe siècle, ils s'interpellaient continuellement en travaillant :

« Tiens, Guillen ! — Donne, Guillen ! — Prends, Guillen ! »

Le chantier avançait si rapidement qu'avant l'aube, il ne restait bientôt plus qu'une seule pierre à mettre en place.

Les Laminak pensaient avoir gagné leur pari.

Mais un événement extraordinaire se produisit.

Alors que tous les coqs avaient été ensorcelés afin qu'aucun ne puisse annoncer prématurément le lever du jour, un poussin qui se trouvait encore dans son œuf se mit soudainement à chanter.

En entendant ce chant, les trois Guillen crurent que le matin était arrivé.

Ils comprirent qu'ils avaient perdu leur récompense, abandonnèrent immédiatement leur travail et jetèrent dans le gave la dernière pierre qu'ils s'apprêtaient à poser.

Ainsi, racontaient autrefois les anciens de Licq, une pierre manquerait depuis toujours au pont.

La plus belle fille de Licq

Une autre version, recueillie notamment par Julien Vinson, transforme quelque peu l'histoire.

Cette fois, les Laminak ne réclament pas l'âme d'un villageois mais demandent en paiement la plus belle jeune fille de Licq.

Les habitants acceptent le marché : si le pont est terminé avant le chant du coq, la jeune fille leur appartiendra.

Mais celle-ci possède naturellement un amoureux.

Voyant les Laminak travailler avec une rapidité prodigieuse et comprenant que le pont sera achevé bien avant l'aube, le jeune homme imagine une ruse pour sauver celle qu'il aime.

Il se rend près d'un poulailler et imite le bruit précédant le chant du coq.

Réveillé en sursaut, le véritable coq croit que le jour approche et se met à chanter.

Au même instant, les Laminak sont précisément en train de soulever la dernière pierre du pont.

Persuadés que l'aube vient de les surprendre, ils abandonnent immédiatement leur ouvrage et précipitent la dernière pierre dans la rivière.

La jeune fille est sauvée et le pont demeure inachevé. Selon la tradition rapportée au XIXe siècle, personne n'aurait ensuite réussi à faire tenir une pierre à l'emplacement laissé vide.

Le village de Licq-Atherey au début du XXe siècle

Entre patrimoine et mémoire populaire

Aujourd'hui encore, le pont des Laminak constitue l'un des petits éléments remarquables du patrimoine de Licq-Athérey et de la Haute-Soule.

À première vue, il ne s'agit que d'un ancien pont de pierre franchissant le gave. Mais derrière son arche se cachent plusieurs siècles de vie locale et surtout une histoire transmise de génération en génération.

On imagine aisément pourquoi un tel ouvrage a impressionné les habitants d'autrefois. Construire une grande arche de pierre au-dessus d'une rivière de montagne, capable de devenir furieuse après de fortes pluies, représentait une réalisation considérable. Lorsque le souvenir de ses véritables constructeurs disparaissait, le merveilleux venait parfois apporter sa propre explication.

À Licq, les hommes avaient oublié le nom des bâtisseurs.

Alors la tradition leur en donna d'autres : Guillen, Guillen et Guillen.

Trois Laminak travaillant pendant la nuit, se passant les pierres au-dessus du gave jusqu'à ce qu'un improbable chant de coq interrompe leur ouvrage.

Entre réalité historique et imaginaire populaire, le pont des Laminak de Licq demeure ainsi l'un des témoins les plus attachants du patrimoine légendaire de la Soule.

Sources et bibliographie

  • Jean-François Cerquand, Légendes et récits populaires du Pays Basque, 1875-1882.
  • Julien Vinson, Le Folk-lore du Pays Basque, 1883.
  • Paul Sébillot, Revue des Traditions Populaires, récit consacré au pont de Licq, 1891.

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