René Elissabide et Pataugas : une aventure industrielle née à Mauléon-Licharre

Né à Mauléon-Licharre le 8 mars 1899, René Elissabide fut l'une des grandes figures industrielles de la Soule au XXᵉ siècle. Inventeur infatigable, entrepreneur audacieux et remarquable publicitaire, son nom reste surtout associé à une chaussure devenue célèbre bien au-delà du Pays basque : la Pataugas.

De la farine à la chaussure

Dans les années 1930, René Elissabide travaille comme représentant en farine pour la minoterie de sa tante. Mais l'homme a déjà le goût de l'invention et des affaires. Dans une région où la fabrication de l'espadrille constitue alors une activité essentielle, il décide à son tour de se lancer dans la chaussure.

Il met au point une sandale en toile montée sur une semelle de caoutchouc qu'il baptise Regum : « RE » pour les initiales de René Elissabide et « gum », en référence au caoutchouc.

Selon le récit traditionnel, l'idée lui serait venue en observant des enfants espagnols chaussés d'abarcas, de simples sandales fabriquées à partir de morceaux de pneus maintenus aux pieds par des lacets. Avec l'aide d'un technicien du caoutchouc nommé Giraudier, Elissabide perfectionne le principe et transforme cette chaussure rudimentaire en un produit commercial. La Regum rencontre rapidement le succès.

Un inventeur infatigable

René Elissabide ne se limite pourtant pas à la chaussure. Curieux de tout, il multiplie les expériences et dépose au cours de sa vie une soixantaine de brevets.

Il produit notamment des chaussettes en laine des Pyrénées, des insecticides, des produits vétérinaires et différentes sortes d'espadrilles. Il crée également un apéritif baptisé Retap.

Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que les matières premières se font rares, il met au point un savon appelé Devo, fabriqué à partir de résine des Landes, de sciure et de soude caustique. La production prend une ampleur considérable et des wagons chargés de savon quittent alors Mauléon.

Après la guerre, le retour sur le marché du traditionnel savon de Marseille réduit fortement les débouchés du Devo. René Elissabide se tourne alors vers une nouvelle aventure industrielle qui va définitivement faire sa renommée.

La naissance de la Pataugas

En 1948, de retour d'un voyage d'études aux États-Unis, René Elissabide imagine une chaussure capable de combiner légèreté, confort et solidité.

Son idée consiste à créer un intermédiaire entre l'espadrille et la lourde chaussure de montagne. À partir du brodequin traditionnel, il développe une chaussure en toile souple à tige montante, équipée d'une épaisse semelle de caoutchouc crantée.

La Pataugas est née.

Deux explications sont traditionnellement avancées concernant l'origine de son nom. Selon la première, un employé de l'usine aurait constaté que ces chaussures étaient particulièrement pratiques pour « patauger » dans les flaques et la boue. Selon une autre version, le mot viendrait de l'expression « pâte à gaz », en référence au procédé utilisé pour fixer le caoutchouc des premières chaussures à l'aide d'un réchaud à gaz.

Quelle que soit l'origine exacte du nom, celui-ci va rapidement devenir célèbre.

Usine Pataugas à Mauléon-Licharre dans les années 1950

Une chaussure fabriquée à Mauléon

Solide, relativement légère et adaptée aux terrains difficiles, la Pataugas séduit rapidement randonneurs, marcheurs, chasseurs et pêcheurs. Elle est également portée par des militaires français, notamment pendant les guerres d'Indochine et d'Algérie.

Le succès est spectaculaire.

L'entreprise, qui ne compte qu'une dizaine d'ouvriers en 1949, emploie plus de 400 personnes à la fabrication au milieu des années 1950. Les ateliers produisent jusqu'à 4 000 paires de chaussures par jour. Deux ou trois wagons peuvent alors quitter quotidiennement la gare de Mauléon pour acheminer les Pataugas à travers la France.

Cette activité contribue à faire de Mauléon l'un des grands centres français de la chaussure.

Même les catastrophes ne semblent pas pouvoir arrêter l'entreprise. Le 7 septembre 1950, un incendie ravage l'usine. À peine quinze jours plus tard, la production reprend.

En 1952, une importante grève touche pendant plusieurs semaines les entreprises de la région. Pataugas poursuit néanmoins son activité, l'entreprise étant notamment réputée pour les salaires relativement élevés versés à ses ouvriers.

La Pataugas une chaussure fabriquée à Mauléon-Licharre

René Elissabide, maître de la publicité

René Elissabide comprend très tôt qu'un produit ne suffit pas : il faut également savoir le faire connaître.

Il multiplie donc les opérations publicitaires. Il organise notamment un Grand Prix cycliste Pataugas ainsi qu'un tour de ville réservé aux garçons de café, évidemment chaussés de Pataugas.

Les annonces de la marque apparaissent dans de nombreux journaux et magazines, du Chasseur français à France-Soir.

Elissabide imagine également de véritables raids publicitaires. Trois solides marcheurs travaillant dans son usine, surnommés les « trois Etche » — Etcheverry, Etchegoyen et Etchebarne —, parcourent de longues distances à travers la France et l'Europe.

Ils marchent notamment vers Strasbourg, Londres, Lille, San Remo ou encore Gibraltar. Même lorsqu'ils portent des mocassins Iowa, autre création d'Elissabide, les caravanes publicitaires qui les accompagnent assurent partout la promotion des fameuses Pataugas.

René Elissabide et les "trois Etche"

Un personnage incontournable de Mauléon

Industriel, René Elissabide participe également activement à la vie politique et culturelle de la Soule. Il est conseiller général du canton de 1945 à 1964 et devient en 1958 le suppléant du député, le docteur Camino.

En 1956, il possède également un journal, Le Miroir de la Soule.

Attaché aux traditions locales, il soutient le folklore souletin et participe à la relance de l'association musicale de la Lyre Mauléonaise.

Personnage mondain, exubérant et amateur de publicité, Elissabide attire également à Mauléon plusieurs grandes célébrités de son époque. Charlie Chaplin, Luis Mariano, Gabrielle Dorziat, Fernandel ou encore Ginger Rogerscomptent parmi les personnalités associées aux souvenirs de cette période. L'ancien chef de fabrication Joseph Erreguible racontait notamment avoir fait visiter les ateliers à Ginger Rogers.

La notoriété de la marque atteint même les plus hautes sphères de l'État. Lors d'une foire à Pau, le général Charles de Gaulle, saluant René Elissabide, lui aurait déclaré :

« Votre marque Pataugas est connue partout. »

René Elissabide dans les années 1960

Un mécène au service de la Soule

La réussite industrielle permet également à René Elissabide de participer à plusieurs projets locaux.

Il contribue notamment au développement de la route internationale du port de Larrau, destinée à améliorer les communications entre la Soule et la Navarre. Pour soutenir le chantier, il offre le premier bulldozer utilisé pour les travaux.

À cette époque, René Elissabide et Pataugas semblent incarner la réussite industrielle de Mauléon.

Mais cette période faste ne va pas durer.

Le déclin de l'empire Pataugas

Au début des années 1960, le contexte économique change profondément. La fin des guerres coloniales réduit certains débouchés, tandis que la concurrence s'intensifie. Les habitudes vestimentaires évoluent également et de nouvelles chaussures apparaissent sur le marché.

Les difficultés financières s'accumulent progressivement.

René Elissabide tente encore de diversifier ses activités. En 1963, il lance la fabrique de plastique Tréfilex, qui constitue sa dernière grande aventure industrielle.

Mais son empire décline.

La société ferme ses portes en 1965, mettant fin à l'une des périodes les plus extraordinaires de l'histoire industrielle de Mauléon.

Déjà affaibli par la maladie, René Elissabide meurt le 25 février 1967, quelques jours avant son 68ᵉ anniversaire.

Un homme engagé au service de la Soule

Au-delà de son activité d'industriel et de créateur de la célèbre chaussure Pataugas, René Elissabide joue également un rôle important dans la vie publique et culturelle de la Soule.

Très attaché à Mauléon-Licharre et à son territoire, il s'engage en politique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il est conseiller général du canton de Mauléon-Licharre de 1945 à 1964, fonction qu'il exerce pendant près de vingt ans. Entre 1958 et 1962, il est également le suppléant du député et médecin Alexandre Camino.

Son implication dans la vie locale ne se limite pas à la politique. En 1956, René Elissabide devient propriétaire du journal Le Miroir de la Soule, publication consacrée à l'actualité et à la vie du territoire souletin.

Profondément attaché aux traditions et à la culture basques, il participe également à la sauvegarde et à la promotion du folklore local. Il contribue notamment à la relance de la Lyre mauléonaise, association musicale historique de Mauléon.

Industriel inventif, élu local, homme de presse et défenseur de la culture souletine, René Elissabide apparaît ainsi comme une personnalité marquante de Mauléon et de la Soule au XXᵉ siècle, dont l'action dépassa largement la seule aventure industrielle de Pataugas.

René Elissabide fut également nommé chevalier de la Légion d’honneur, distinction venant couronner son parcours d’industriel et son engagement dans la vie économique et publique de la Soule.

Bibliographie et sources

  • Auñamendi Eusko Entziklopedia, articles consacrés à René Elissabide, à Mauléon-Licharre et à l'industrie de l'espadrille en Soule.
  • Association Ikerzaleak https://ikerzaleak.org/
  • Musée et Maison du Patrimoine de Mauléon, documentation consacrée à l'histoire de l'espadrille et de l'industrie de la chaussure à Mauléon.
  • Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, fonds et documents relatifs à l'activité industrielle et économique de Mauléon au XXᵉ siècle.
  • Bibliothèque nationale de France – Gallica, presse ancienne et publicités consacrées aux chaussures Pataugas et aux activités de René Elissabide.
  • Institut national de la propriété industrielle (INPI), archives des marques et brevets déposés par René Elissabide et ses entreprises.
  • Presse régionale des Pyrénées-Atlantiques et archives consacrées à l'histoire économique et industrielle de la Soule.
  • Documents et témoignages consacrés à l'industrie de l'espadrille à Mauléon-Licharre au XXᵉ siècle.

Affiche Pataugas des années 1950

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