Pendant des siècles, la transhumance a rythmé la vie des habitants du Pays basque. Chaque printemps, les bergers conduisaient leurs troupeaux depuis les vallées vers les pâturages d'altitude, où les animaux passaient tout l'été avant de redescendre à l'automne. Cette pratique, indispensable à l'économie rurale, permettait de préserver les prairies autour des fermes tout en profitant de l'abondante herbe des montagnes. Plus qu'un simple déplacement de bétail, la transhumance constituait un véritable mode de vie, profondément enraciné dans les traditions basques.
Les origines de cette pratique remontent à plusieurs millénaires. Dès le Néolithique, les premiers éleveurs parcouraient déjà les montagnes des Pyrénées avec leurs troupeaux. Les vestiges de cabanes pastorales, d'enclos et de foyers retrouvés sur plusieurs sommets témoignent de cette occupation ancienne des estives. Au fil des siècles, ce savoir-faire s'est transmis de génération en génération, devenant l'un des piliers de la civilisation pastorale basque.
La transhumance au Pays Basque au début du XXe siècle
Le départ vers les estives
À la fin du mois de mai ou au début du mois de juin, les troupeaux quittaient les fermes des vallées pour rejoindre les pâturages de montagne. Les bergers empruntaient d'anciens chemins pastoraux parfois utilisés depuis des centaines d'années. Le déplacement s'effectuait entièrement à pied et pouvait durer plusieurs heures, voire plusieurs jours selon la distance à parcourir.
Les troupeaux étaient principalement composés de brebis Manech, dont le lait servait à la fabrication du fromage, mais également de vaches de race basque et de pottoks vivant souvent en semi-liberté sur les hauteurs. Les sonnailles suspendues au cou des animaux annonçaient leur passage bien avant qu'ils n'apparaissent sur les sentiers, offrant un spectacle familier dans toutes les vallées du Pays basque.
Le départ des troupeaux constituait un moment important pour les familles. Les bergers s'apprêtaient à passer plusieurs mois loin de leur maison, vivant au rythme de la montagne et des saisons.
La transhumance au Pays Basque dans les années 1920
Les cayolars, véritables maisons d'été des bergers
Pendant toute la durée de l'estive, les bergers résidaient dans des cabanes en pierre appelées cayolars ou olha en langue basque. Ces modestes constructions, souvent implantées à proximité d'une source, comprenaient un espace d'habitation, une bergerie, un enclos pour la traite et parfois une cave où étaient entreposés les fromages.
La vie y était particulièrement simple. Le confort était rudimentaire et les journées entièrement consacrées aux animaux. Malgré des conditions parfois difficiles, ces cabanes représentaient le cœur du pastoralisme basque. Certaines sont encore utilisées aujourd'hui, tandis que d'autres subsistent à l'état de ruines sur les montagnes du Labourd, de la Basse-Navarre, de la Soule et de la Navarre.
Une vie quotidienne entièrement consacrée au troupeau
Les journées du berger débutaient avant le lever du soleil. Dès l'aube, les brebis étaient rassemblées pour la traite, une opération répétée chaque matin et chaque soir. Entre ces deux moments, il fallait conduire le troupeau vers les meilleurs pâturages, surveiller les animaux, réparer les clôtures, entretenir les cabanes et veiller à l'approvisionnement en bois et en eau.
La montagne imposait également son lot de difficultés. Les orages pouvaient éclater soudainement, le brouillard rendre les déplacements périlleux et les animaux s'égarer dans les reliefs escarpés. Les chiens de berger jouaient alors un rôle essentiel, aidant à regrouper les brebis et à protéger le troupeau.
Cette existence austère forgeait une connaissance exceptionnelle de la montagne. Les bergers savaient reconnaître les meilleurs pâturages, prévoir les changements de temps et utiliser les ressources naturelles pour vivre plusieurs mois en autonomie.
La transhumance au Pays Basque au début du XXe siècle
Le fromage, richesse des montagnes basques
L'une des principales activités des bergers consistait à transformer quotidiennement le lait en fromage. Immédiatement après la traite, le lait était chauffé puis caillé afin de fabriquer les tommes de brebis qui mûrissaient ensuite dans les caves des cayolars.
Ce fromage constituait une ressource économique essentielle pour les familles. À la fin de l'été, les meules étaient redescendues dans les vallées à dos de mulets ou de chevaux avant d'être vendues sur les marchés de Saint-Jean-Pied-de-Port, Saint-Étienne-de-Baïgorry, Mauléon, Tardets ou Bayonne.
Le célèbre Ossau-Iraty, bénéficiant aujourd'hui d'une Appellation d'Origine Protégée (AOP), est l'héritier direct de cette longue tradition pastorale.
La transhumance au Pays Basque au début des années 1960
Les droits de pâturage et les faceries
Les pâturages d'altitude étaient soumis à une réglementation très ancienne. Les montagnes appartenaient généralement aux communes ou aux vallées, et chaque famille disposait de droits de pâturage soigneusement définis.
Le nombre d'animaux autorisés, les périodes de montée et de descente ainsi que les secteurs de pâture faisaient l'objet de règles précises, parfois consignées depuis le Moyen Âge.
Dans les montagnes frontalières, des accords appelés faceries étaient conclus entre les vallées françaises et navarraises. Ces traités permettaient aux bergers des deux versants des Pyrénées de partager certains pâturages, points d'eau ou chemins de transhumance, tout en maintenant des relations pacifiques entre les communautés.
La descente des troupeaux
À la fin du mois de septembre ou au début du mois d'octobre, les premiers froids annonçaient la fin de l'estive. Les bergers redescendaient alors avec leurs troupeaux vers les fermes des vallées où les animaux passaient l'hiver.
Cette descente marquait la fin d'une saison de plusieurs mois passés en montagne. Les familles retrouvaient les bergers, tandis que les fromages produits durant l'été étaient vendus ou conservés pour l'hiver. Dans plusieurs villages, ce retour donnait lieu à des rassemblements festifs où se mêlaient habitants, éleveurs et marchands.
Un patrimoine vivant
Si les pratiques pastorales ont évolué avec la mécanisation et les nouveaux moyens de transport, la transhumance demeure bien vivante au Pays basque. Chaque année, plusieurs troupeaux rejoignent encore les estives à pied, perpétuant des itinéraires ancestraux empruntés depuis des siècles.
Les cayolars, les anciens chemins de transhumance, les sonnailles, les chiens de berger et la fabrication artisanale du fromage rappellent combien cette tradition a façonné les paysages, l'économie et l'identité culturelle basque. Héritage précieux transmis au fil des générations, la transhumance reste aujourd'hui l'un des plus beaux symboles du lien profond qui unit les habitants du Pays basque à leurs montagnes.
Bibliographie
- Claude Labat, La civilisation traditionnelle des Basques.
- Michel Duvert, Le Pays Basque.
- Jean Haritschelhar, Le pastoralisme basque.
- Musée Basque et de l'Histoire de Bayonne, collections sur le pastoralisme.
- Inventaire du patrimoine de la Région Nouvelle-Aquitaine.
- Atlas ethnographique de Vasconia (Etniker Euskalerria).
- Christine Rendu (dir.), Estives d'Ossau. 7 000 ans de pastoralisme dans les Pyrénées.
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